Actualités
Sociales Hebdomadaires – 15 octobre 2004 –
N° 2377
L’homme
de l’appel aux Etats Généraux du Social
Jacques
Ladsous, le passeur
Il fascine,
il irrite. Que l'on partage ou
non sa vision de l'action sociale, le père de l'appel aux
états généraux du
social est une figure incontournable dans le paysage de l'action
sociale.
Itinéraire d'un éducateur qui a
participé à la constitution de la culture
professionnelle du secteur et entend bien continuer à la
défendre.
Le travail
social est un métier usant. Pas pour
Jacques Ladsous. A 77 ans, l'oeil malicieux, l'esprit vif, il n'a rien
perdu de
son énergie et de sa fougue pour défendre ses
valeurs... Bien au contraire.
Comme si, à l'inverse, le coup de barre libéral
n'avait fait que décupler sa
capacité d'indignation et
régénérer ses forces de militant et
de,
professionnel... Depuis plus de deux ans, malgré la fatigue
de l'âge qui l'amène
souvent essoufflé à ses rendez-vous, il porte,
avec un enthousiasme
quasi-juvénile, la parole des « états
généraux du social »,
entraînant dans son
sillage tout un noyau de professionnels et sillonnant inlassablement
les terres
de la capitale et de la province. Avec cette idée, un peu
folle au départ, que
se lève tout un mouvement de travailleurs sociaux et
d'usagers pour faire
entendre, dans les communes, les départements, les
régions, mais aussi au Sénat
et à l'Assemblée nationale, la voix des obscurs.
De tous ceux qu'on n'écoute
pas et qui se démènent aux marges
inhospitalières de la société. " Nous
voulons dire aux politiques : voilà ce que nous pensons des
difficultés
actuelles et voilà ce que nous proposons »,
explique Jacques Ladsous.
Objectif
affiché donc, faire
surgir un débat démocratique autour de l'action
sociale. La démarche n'en est
pas moins profondément subversive. Il s'agit de dire non au
rouleau compresseur
des résultats économiques, de la rationalisation
des services, de la
stigmatisation des populations, de la logique sécuritaire et
du repli sur
soi... De dire non, aussi, à cette attitude d'impuissance
qui semble gagner les
professionnels, cette gangrène de la résignation,
qui n'est ni plus ni moins,
pour Jacques Ladsous, que la mort à terme du travail
social... Ce « bof on
n'y peut rien ! " qu'il honnit par-dessus tout. C'est ce non
qu'il a
exprimé lorsqu'il a lancé, le 25 août
2002, son appel à des états
généraux du
social -dans la foulée des « coups de gueule" de
l'abbé Pierre auquel d'ailleurs
il se réfère -, désireux de bousculer
la société et de réveiller ses
collègues
trop silencieux, trop éteints, à son
goût. « Il faut savoir
résister même
dans les périodes où nous sommes
nous-mêmes nos propres geôliers »,
n'hésite-t-il pas à dire. Car « à
moins d’accepter d'être un objet
inanimé,
ballotté par le temps et les circonstances, les problèmes
de choix se posent
à tout moment dans notre action. »
Car
Jacques Ladsous est,
d'abord et avant tout, un résistant animé par une
haute idée de l'Homme et de
sa liberté. Cette attitude s'enracine dans sa foi de
chrétien de gauche
(pratiquant), en même temps farouchement attaché
à la laïcité, qui avoue avoir une
prédilection pour saint Vincent de Paul. Mais c'est aussi de
son père d'origine
ouvrière - dont il parle avec un profond respect - qu'il dit
tenir ce refus de
courber la tête. Cet homme qui, après avoir
tenté de monter une entreprise de
pisciculture et s'être essayé à toutes
sortes de métiers (représentant, vendeur
sur les marchés) a fini à la force du poignet par
devenir directeur d’hôpital
psychiatrique. Ce chargé de famille de cinq enfants -
Jacques Lldsous était le
troisième - dont il a admiré la force morale
pour, à chaque fois, « repartir
de zéro et ne pas rester dans une situation
d'opprimé ». Mais la
résistance, il l'a vécue aussi dans sa chair de
jeune homme, lorsqu'à 17 ans,
il a rejoint un maquis de francs-tireurs dans la montagne Noire dans le
Tarn
pour s’occuper d’une trentaine d'enfants que les
parents juifs avaient cachés dans
la forêt avant d'être arrêtés
par les Allemands. « C'est là
que j'ai
compris qu'on pouvait survivre avec pas grand-chose »,
se souvient-il.
C'est là aussi qu'il commence sa première
expérience éducative...
Ce disciple
de Paulo Freire
déroule
le fil de sa vie professionnelle comme une suite de
« résistances
»
contre « l'oppression »
ou la « soumission »
aux idéaux qu'il combat. Et, sans doute,
rarement un homme aura-t-il autant changé de poste au nom de
ses convictions. Licencié
ès lettres classiques, il est déjà
considéré comme un agitateur lorsqu'il
prépare
son diplôme d'éducateur à l'Institut de
psycho-pédagogie médico-social de
Montpellier, qu'il obtient brillamment. Et il connaît son
premier conflit
professionnel avec le professeur Lafont au centre d'observation du
Languedoc où
l'on décide de l'orientation des jeunes difficiles.
L’éducateur débutant y
soutient déjà que les adolescents doivent
être présents aux réunions de
synthèse
au motif que l'observation doit être participative, en
opposition avec la conception
de la direction. Il donne donc sa démission et rejoint
l'Algérie, en 1950, où
il dirigera à Chréa une communauté
d'enfants (juifs, musulmans, catholiques...)
gérée par la Croix Rouge, située en
pleine montagne, à 1 800 mètres d'altitude
entre la mer et le désert. Il refusera que
l'armée française occupe ce
territoire, considéré comme un endroit
stratégique, et sera arrêté plu- sieurs
fois et emprisonné.
De
retour forcé en France et
regardé par beaucoup comme n’ayant pas rempli ses
obligations envers son pays,
il connaît un passage à vide de six mois. Le
hasard l'amène à rencontrer Jean
Pinaud, inspecteur de la population, qu'il seconde dans la
première école
d'éducateurs que celui-ci a ouverte à
Epinay-sur-Seine. Avant... d'abandonner
son poste, au bout de trois ans, en raison de «
ses désaccords avec la
pédagogie »,
et de rejoindre comme permanent les centres d'entraînement
aux méthodes
d'éducation active (CEMEA).
Impossible
en effet de
comprendre cet éducateur sans évoquer la
dimension militante de sa vie au sein
de ce mouvement d'éducation populaire. « Je
n'ai jamais réussi à dissocier
la sphère privée et publique. C'était
difficile pour moi de dire, je rentre à
la maison et je ne sais plus ce qu'est un pauvre »,
explique-t-il. Un engagement
total rendu possible parce que sa femme Georgette - « Geo
» comme il l'appelle
-, infirmière, partageait sa conception des choses. Et c'est
aux CEMEA,
auxquels il adhère dès 1947, qu'il approfondit,
d'abord sur son temps personnel,
ses idées sur l'homme et l'éducation. «
L'expérience de
l'Algérie, je ne l’aurai
jamais faite sans les CEMEA. On m’avait dit il faut que ce
soit une vitrine de l’éducation
nouvelle, et tous les 15 jours,
des collègues montaient pour voir comment cela se passait
dans la communauté
d'enfants. Cela m’a obligé à ne pas
céder à la facilité. »
C'est avec cette
même exigence que, une fois devenu permanent, il dirige la
délégation régionale
des CEMEA de Lille et crée à Phalempin une
école de moniteurs-éducateurs. Avant
de revenir sur Paris en 1965, pour devenir
délégué général
à la formation des
éducateurs et créer et coordonner cinq centres de
formation d'éducateurs :
Bruguières (ex-Viazac), Vic-le-Comte, Carnon, Vaugrigneuse,
Phalempin. Il fonde
alors le Comité de liaison des écoles de
moniteurs-éducateurs qui fusionnera
avec le Comité d'entente des écoles
d'éducateurs spécialisés.
Epoque
féconde et créative : il
fait partie du petit groupe qui, autour de Bernard Lory, alors
directeur
général de la population et de l'action sociale,
met en place les mesures
d'adaptation afin de former et de qualifier les «
faisant-fonction » dans les
structures d'accueil des enfants. Un programme inspiré des
idées de Bertrand
Schwartz, qu'il expérimente à l'école
de Vaugrigneuse dont il a pris la
direction, abandonnant ses fonctions de
délégué général.
«
C'était un pari. Il fut tenu pour
la plus
grande part [...]. Nous avions
redécouvert en- semble, praticiens, formateurs,
étudiants (si l'on peut dire), administrateurs, que le
social était action et
invention »,
se souvient avec enthousiasme Jacques Ladsous, encore très
critique sur les systèmes
de sélection à l'entrée des
écoles et partisan convaincu de la formation en
cours d'emploi.
Seulement,
il n'aime pas les
longs fleuves tranquilles. Aussi, une fois les choses
lancées, repart-il sur le
terrain pour prendre, en 1974, la direction d'un
établissement d'adolescents
réactionnels et particulièrement violents
à Hourvari (Yvelines). Une structure
lourde (120 lits) qu'il fait éclater en proposant des
formules d'internat, de chambres en ville,
d'accompagnement, de
service à domicile...
« Et
comme je n'avais plus le nombre
de lits
nécessaires, j'ai vu mon salaire diminuer. J'avais
créé ma propre
réduction salariale », raconte-t-il
avec un sourire.
Des
va-et-vient continuels
L’homme,
« né par
hasard en Normandie » et qui a partagé
son enfance et son adolescence entre
le Nord et le Midi de la France,
serait-il donc un instable chronique ? Lui revendique au contraire les
brisures
de son parcours : ses va-et-vient continuels entre la pratique et la
réflexion,
entre le terrain - dont il se revendique et qu'il n'a jamais voulu
abandonner -
et les administrations où se décident les
politiques. « Un pied avec les
gens et un pied dans les bureaux », aime-t-il
à dire, car « notre action
n'a de sens que si elle est reprise par les puissants. »
Une posture - héritée
là encore de son père - qui
l'entraînera à « prendre des
responsabilités
sans oublier d'où l'on vient» et
à toujours chercher, dans ses postes de
directeurs, à entrer en relation avec les responsables
administratifs pour leur
expliquer la réalité du travail social.
C'est
donc ce double engagement
éducatif et politique qui l'amène à
rencontrer la plupart des grands
responsables de l'action sociale. Membre du parti socialiste, il est
appelé par
Jean-Michel Belorgey pour participer à la commission des
affaires sociales. Il
y rencontre Nicole Questiaux qui, devenue ministre de la
Solidarité nationale en
1981, lui propose de travailler auprès d'elle. Il refuse
« pour rester sur
le terrain ». Ce qui ne l'empêche pas de
dîner régulièrement avec elle.
Ambiguïté de celui qui refuse de choisir son camp ?
Lui assure qu'en étant,
tour à tour et à la fois, homme de terrain,
formateur, « conseiller des
puissants », il n'a cherché
qu’à mettre en interaction
« les trois
légitimités indissociables de l’action
sociale » : celle des
usagers, des professionnels et des décideurs. A l'image,
précise-t-il, de saint
Vincent de Paul.
Certains
l'accusent-ils encore
d'aimer le pouvoir ? Il s’en défend. « Je
n'ai pas eu dans ma vie d'ambition
personnelle de devenir un personnage. J'ai voulu faire
évoluer les choses. Et
c'est vrai qu'aux postes de direction, on a une capacité
d'invention encore
plus grande », se justifie-t-il,
n'hésitant pas à accuser certains de ses
collègues directeurs de « chausser leurs
pantoufles » et d'être devenus
« des gestionnaires frileux ».
Il ne cherche pas à plaire. Quitte à
déranger le microcosme. Quitte même à
aller à contre-courant : avec son ouvrage Diriger
autrement qu'il publie en 1982, il remet en cause le
système hiérarchique
traditionnel et défend
ses idées en faveur
d’une direction participative. A
l’époque, un pavé dans la mare.
Mais
le pouvoir a aussi ses
chausse-trappes. Il en fait l'amère expérience au
centre régional pour
l'enfance et l'adolescence inadaptées (CREAI)
d'Ile-de-France, dont il devient
le directeur cette même année de 1982. Il accepte
alors de prendre la responsabilité
du collectif logement d'Ile-de-France, qui se bat pour
l'accès des plus démunis
au logement. Celui-ci dénonce les
irrégularités de la Ville
de Paris en matière de
logement social, une affaire dont les médias se saisissent
aussitôt. Le maire
de l'époque, Jacques Chirac, n'apprécie pas. Une
enquête sur la gestion financière
du CREAI est demandée à l'inspection
générale des affaires sociales. Jacques
Ladsous est blanchi par son rapport. Mais le coup est dur. Ayant le
sentiment
d'avoir été lâché par son
président, il donnera sa démission en 1987.
« Terriblement moderne »
Retraité
depuis, il n’en
continue pas moins ses divers engagements. Peu
décidé, en effet -même s'il ne
boude pas les médailles, « ces signes de
reconnaissance de la République »
,
à se
laisser figer dans l'image vieillotte de « mémoire
de l’éducation
spécialisée» qu'on a souvent
de lui. N'est-il pas néanmoins dépassé
et un
peu has been ? « Il est au
contraire terriblement moderne dans sa
manière de vivre »,
défend Michel Chauvière, sociologue et
président
de « 7,8,9
-Vers les états généraux du social
» (7,8,9
VEGS). Membre du bureau du Conseil
supérieur du travail social (après en avoir
été vice-président de 1993
à 2002),
secrétaire général du Musée
social,
engagé à Advocacy, « entrepreneur de
spectacles
» pour le Théâtre du Fil, administrateur
des
Compagnons de la nuit, d'un hôtel
social à Clamart, ex-conseiller municipal (PS) pendant 12
ans
à Meudon..., on
se perd dans ses titres. Il en agace d'ailleurs plus d'un par cette
omniprésence, perçue parfois comme un frein
à la
relève des jeunes. Il en
impressionne aussi d'autres par sa puissance de travail, sa
disponibilité pour
aller soutenir jusqu'au plus inconnu collectif de banlieue, eux qui
voient en
lui un passeur entre tradition et modernité.
Présent dans
l'action, présent
aussi dans l'écrit « qui permet de fixer
nos idées à un moment donné pour
leur permettre de continuer à vivre et à
évoluer "
Une
autre façon de tracer des jalons pour l'avenir qui le
rapproche sans doute de
son « compagnon lointain ", Fernand De
Ligny, qu'il a rencontré en
1947 : « Il m'avait dit "on va
faire route côte à côte toi dam
l'institution où tu vas souffrir; moi,
hors de l'institution ou
je vais souffrir aussi". » Ecrivain donc au sens
où il ne prétend ni à la
recherche, ni à l'objectivité, mais offre
simplement son regard engagé de
praticien sur l’action sociale; chroniqueur
également, dont la plume, qui sait
être acerbe, n'hésite pas à
épingler les dérapages des politiques sociales
dans
la revue Vie sociale et traitements (VST)/CEMEA.
Car
pour lui, il y a
urgence : le travail social est en danger de perte de sens et les lois
qui
défendent les droits des exclus et des usagers ne sont que
des « faux-semblants ». C'est
donc sa culture de la résistance qu'il entend insuffler
à ses
collègues sur le terrain. Presque un devoir de transmission
pour celui qui a
accompagné, pendant plus d'un demi-siècle, la
professionnalisation et l'organisation
de ce secteur. Comme si celui qui dit avoir tant reçu de ses
« animateurs de
génie » avait désormais une
dette envers ceux dont lui (qui se réfère si
souvent à son père) pourrait être le
père, voire le grand-père... Mais quels
rapports entretiennent ses descendants avec cette figure paternelle,
avec tout
ce que cela suppose d'ambivalence ? Car s'il n'est pas tendre avec les
cadres,
il ne l'est pas davantage avec les grandes
fédérations associatives accusées de
ne pas jouer leur rôle et d'être
démissionnaires. De même, sur certains sujets
délicats, ses prises de position sont tranchées.
Voire cinglantes vis-à-vis de
ses collègues. « Quand j'entends des
professionnels dire à des jeunes qu’ils
ont une mission de contrôle social je comprends que le moment
est grave »,
s'agace-t-il, dénonçant « la
trahison des clercs ». « Si
contrôle
social il y a, il est de la compétence du
ministère de l’1ntérieur. L'action
sociale n'a rien à voir avec cette notion »,
assène-t-il, s'insurgeant
encore contre tous ceux qui entretiennent les amalgames entre
prévention
spécia- lisée et prévention de la
délinquance.
«
Ce qu'il dit me
"booste". Il est
complètement
en phase avec nos interrogations actuelles et reste pour moi une
référence »,
applaudit Stéphanie Fauchard, jeune éducatrice en
prévention spécialisée.
Logique, son discours semble plutôt
bien accueilli par les éducateurs
spécialisés, qui y trouvent un écho
à leurs
craintes et un appui très actif à leur opposition
à l'avant-projet de loi sur
la prévention de la délinquance. Le message passe
plus difficilement auprès des
assistants sociaux qui le connaissent aussi moins bien. « Notamment
parce
qu'il leur a reproché de ne pas travailler suffisamment avec
la population et
d'être dans une logique de contrôle social. Ces
critiques ont irrité nos collègues.
Car s'il peut y avoir des dérapages, ce ne sont pas du tout
les pratiques en
vigueur dans la profession », explique Didier
Dubasque, président de
l'Association nationale des assistants de service social (ANAS). En
outre,
Jacques Ladsous ne comprend pas que certains professionnels acceptent
de
travailler dans des commissariats. Alors que l'ANAS soutient cette
pratique « sous
certaines conditions » et « dans
le cadre de l'accueil de la victime ».
On
aurait tort cependant de ramener
ces divergences à une question de métier. Nul
doute que Jacques Ladsous fascine
les plus engagés des professionnels pour lesquels il tend
à incarner un modèle,
une figure, un idéal-type d'éducateur et une
conception du travail social
fondée sur l'accompagnement (au sens de
compréhension, soutien et partage) et
la médiation. A l'inverse, il irrite les «
réalistes »
et les « pragmatiques
» qui dénoncent sa
vision angélique du travail social
héritée de 1968. Voire compassionnelle ou
même « pleurnicharde »,
pour les plus durs. « Ni messianique, ni
compassionnelle », s'enflamme celui qui se
définit aussi comme son « compagnon
de route », Jean-Michel Belorgey, conseiller
d'Etat et vice-président de
7,8,9 VEGS, qui voit plutôt dans le personnage un subtil
mélange d' éducation
ouvrière, de spiritualité, de « laïcité
intelligente» et de pédagogie
républicaine. Michel Chauvière
préfère calmer le débat :
« Tous ces
malentendus relèvent davantage d'une différence
de posture. Jacques Ladsous ne
nie pas les tensions qui traversent le travail social. Mais il n'est
pas dans
la théorie, il est dans la défense de sa
finalité, de ses valeurs. » Un
choix d'ailleurs clairement revendiqué par
l'intéressé qui estime que « les
fonctions
remplies par les travailleurs sociaux vont au-delà des
consignes qui leur sont
données, si ces consignes sont à
l'opposé de leur éthique professionnelle ».
Rempart à la
rupture de transmission
Néanmoins,
quels que
soient les désaccords - voire les polémiques -
que suscitent ses prises de
position, celui qui reste avant tout « un
éducateur dans l’âme »
a,
sur certains points, une légitimité reconnue.
Légitime par sa fidélité à
ses
convictions et la constance avec laquelle il a toujours
défendu les valeurs et
la culture professionnelle du travail social. « Sorte
de digue, de rempart,
permettant d'éviter une rupture dans la transmission de
cette culture, face aux
assauts des tendances managériales inspirées de
l'entreprise ", dépeint
Patrick Réungoat, vice-président d'Education et
société.
Légitime, celui qui se
présente toujours comme un
éducateur l'est aussi par sa proximité avec les
professionnels de terrain. « Il
est là présent avec les jeunes, il leur parle, il
les défend ; assumant
toujours cette fonction éducative et de formation de
l’homme qui l’habite
pleinement » , soutient Jean-Yves
Barreyre, directeur du Cedias.
On est d'ailleurs frappé par le décalage entre
l'intransigeance, voire la
violence, avec laquelle il défend ses convictions, ses
colères, et la
simplicité du personnage, son ouverture à la
rencontre et au débat - « tout
peut se discuter ! » -, sa
sérénité...« Ce
n'est pas un dogmatique, affirme Serge Vallon, psychanalyste
et rédacteur en chef de la revue VST/CEMEA.
Il y a une profonde humanité chez lui qui le rend sensible
à toutes les formes
de maltraitances et de souffrances. » Acuité de l'homme
qui a dû lui-même apprendre
à cicatriser ses brûlures intimes : la disparition
de sa femme emportée par un
cancer en 1985, celle de son fils épileptique
âgé de 47 ans, récemment.
Légitime il l'est,
enfin, parce qu'il appuie là où ça
fait
mal et qu'il pose tout haut les questions qui fâchent : celle
de la
signification du travail social dans une société
marchande et gestionnaire,
celles qui taraudent en secret de nombreux professionnels
déboussolés par les
injonctions contradictoires auxquelles ils sont soumis. « C'est
un homme-ressources,
un aiguillon qui nous alerte et nous oblige à sortir de la
plainte. Il ouvre un
horizon, une voie, celle du positionnement humaniste et
engagé dans le rapport
à l'autre », défend
François Astolfi, inspecteur de l'action sanitaire
et sociale et vice-président de 7,8,9 VEGS. « C'est
la mémoire militante du
travail social. Il témoigne qu’un engagement fort
y est possible »,
ajoute François Chobeaux, directeur des politiques sociales
aux CEMEA.
Il n’en demeure pas
moins que la voie qu'il ouvre apparaît
terriblement exigeante. Parce que l'appel à la
résistance postule l'existence
chez les professionnels d'un devoir d'engagement social et politique.
Parce
qu'il les place devant leur responsabilité collective, mais
aussi individuelle,
pour défendre les valeurs républicaines que sont
la liberté, l'égalité et la
fraternité. Ce qui implique non seulement pour eux de ne pas
cautionner les manquements
aux droits des usagers, mais aussi de les dénoncer, sans échappatoire possible à
travers un quel- conque devoir de réserve ou la
peur de désobéir...
Alors,
celui qui a pu
assumer ses choix éthiques et philosophiques, allant
même jusqu'à la
désobéissance civile pendant la guerre
d'Algérie, ne demande-t-il pas trop aux
professionnels ? « N'oublions pas quand
même toutes les petites
résistances non visibles et peu
médiatisées que mettent en oeuvre bon nombre de
collègues à travers par exemple /'aide
apportée aux sans-papiers malgré les
consignes contraires ou le refus de révéler le
nom de certains jeunes à des
responsables d'instances partenariales »,
précise Didier Dubasque. En
outre, peut-on comparer la période actuelle
marquée par l'individualisme, le
chacun pour
soi,
le manque d'idéal
politique, avec l'époque pionnière, militante et
créative du travail social
qu'il a connue ? « Sa posture a le
mérite de montrer que ce qui importe
c'est la fidélité à ses
idées quel que soit le contexte politique et
économique. Même si c'est forcément
difficile », relève Jean-Yves
Barreyre. « Mais déjà
à son époque, ce n'était pas si simple
d'être travailleur
social! On pouvait toujours tomber sous la coupe de préfets
hargneux, objecte
Jean-Michel Belorgey. Si je n'ai pas sa forme
d'espérance, je crois malgré
tout qu'on peut survivre sans se compromettre et en tentant au
quotidien de desserrer
les contraintes. » Néanmoins peut-on
miser sur la seule volonté des individus,
voire leur héroïsme, pour inverser les politiques
actuelles ? « Si Jacques
Ladsous a raison d'insister sur la nécessité de
l'engagement de chacun,
l'action n'a d'efficacité, surtout dans le contexte actuel
que si elle est
adossée à une organisation collective
professionnelle ou syndicale reconnue, soutient
François Astolfi. 1l ne
s'agit pas
de faire des martyrs. »
Ils
sont d'ailleurs
nombreux, sur le terrain, à lui renvoyer l'usure
professionnelle, la
démotivation des équipes, les nouvelles
méthodes de management qui entraînent
parcellisation des services, isolement, souffrance au travail... Mais
à leur
plainte, il rétorque: « Avez-vous
vraiment envie de vous en sortir ? Alors
vous le pouvez. Néanmoins, cela veut dire que vous prenez
des risques. Et
contre eux je ne peux pas vous garantir. La
seule chose que je peux vous dire, c'est
qu'on peut vivre avec des risques. »
Isabelle Sarazin
SES
DATE CLÉS
1927
: naissance, le 18
mars, à Charleval, petite commune de l'Eure.
1940
: après une enfance passée
à Lille et à
Amiens, exode à Montpellier et découverte du Midi.
1944
: expérience du maquis et
décès de son
père.
1947
: rencontre avec Georgette, sa femme.
1950
: découverte de l'Algérie, du pouvoir
colonial et de la torture.
1961
: entrée aux CEMEA comme
permanent.
1967 :
participation au groupe de réflexion
autour de Bernard Lory, directeur général de
l'action sociale, sur les mesures
d'adaptation.
1981
: élection de
François Mitterrand à la présidence de
la République.
2004
: états généraux du social.